L’annonce d’un service militaire obligatoire par le président de la Transition éveille de vives inquiétudes quant à la direction que souhaite prendre le Gabon. Pourquoi le CTRI veut-il imposer une pratique à laquelle de nombreux pays développés ont renoncé ? Même l’Allemagne qui a été confrontée au traumatisme de la guerre a dû renoncer au service militaire obligatoire. Quelle guerre le Gabon a-t-il menée pour avoir un service militaire obligatoire ? Quelle pertinence y a-t-il à consacrer un budget colossal à un service militaire obligatoire quand les Gabonais manquent d’eau et d’électricité dans les maisons ? Quelle pertinence y a-t-il à dépenser l’argent des Gabonais dans un service militaire obligatoire quand certains n’arrivent même pas à se soigner ou à manger deux fois par jour ? 

Des pays comme la Corée du Sud, confrontés à la menace militaire de la Corée du Nord, imposent le service militaire obligatoire. C’est pour répondre à la menace nord-coréenne que ce service a été imposé. La menace est réelle. Toutefois, ce service militaire obligatoire est désormais remis en cause avec la mort d’un jeune coréen, torturé par ses camarades dans les casernes. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’un conscrit perd la vie. Plusieurs jeunes ont perdu la vie dans des exercices militaires de ce service obligatoire. Quelle urgence y a-t-il pour imposer à nos enfants ces conditions ? Le Gabon est-il menacé ? Nos enfants doivent-ils payer pour les erreurs des membres du Parti Démocratique Gabonais qui sont choyés aux différents parlements de la Transitions ?

Nous exprimer sur ce sujet est-il passible d’emprisonnement comme à l’époque du système Bongo-PDG ?

Selon le président de la Transition, le général Brice Clotaire Oligui Nguema, il s’agit de ramener la discipline. C’est peut-être le lieu de rappeler que le manque de discipline au Gabon est surtout dû au dysfonctionnement des institutions. En effet, l’injustice qui a sévi au Gabon est le fondement de la déchéance de l’État gabonais. Ce n’est pas l’absence de l’esprit martial qui en est la cause. L’impunité grandissante a encouragé les détournements. Sous Omar Bongo Ondimba comme sous Ali Bongo Ondimba, les Gabonais qui détournaient l’argent du contribuable étaient promus. Et la Justice gabonaise ne disait rien. Nous dirons même qu’elle était complice. C’est la raison pour laquelle des personnes comme Ian Ghislain Ngoulou pouvaient se balader librement dans les rues de Libreville avec les milliards du contribuable gabonais.

Par ailleurs, le népotisme était la base de la politique du Parti Démocratique Gabonais. Le père, le fils, le petit-fils et l’arrière-petit-fils pédégiste étaient les seuls compétents du pays comme on peut le voir dans les nominations. C’est pourquoi un pédégiste pouvait se permettre d’accéder à l’école de la magistrature avec une moyenne inférieure à 10 sur 20 malgré les dénonciations. C’est cette corruption de la Justice qui est à la base de tous les dysfonctionnements des institutions du pays. C’est cette même Justice qui retient des citoyens gabonais à la prison centrale de Libreville sans jugement parce que ces derniers ne sont pas les enfants des barons du PDG.

Dans un pays normal, le pouvoir judiciaire est indépendant. Le président de la République n’a aucun moyen de faire pression sur la Justice. Cette Justice peut donc rendre des décisions en toute autonomie. Elle peut même demander des comptes au président de la République. Ce qui n’a jamais été fait au Gabon. La Justice gabonaise était prise en otage par le système Bongo-PDG. Sinon, comment expliquer qu’un magistrat ou une magistrate puisse porter publiquement l’uniforme du Parti Démocratique Gabonais et être à la fois juge et partie ? Nous attendons toujours que le Comité pour la Transition et la Restauration des Institutions demande des comptes à ces magistrats.

Nous savons qu’il y a des Gabonais qui ont fait du droit et qui ont toujours brillé par leur probité. Ces Gabonais ont toujours voulu travailler pour une Justice libre. Comment pouvaient-ils le faire avec le pouvoir dictatorial du système Bongo-PDG ? Demander à nos enfants d’aller faire le service militaire obligatoire n’est pas la solution au déclin du pays. Les véritables causes de cette indiscipline se trouvent au sommet de l’État avec la confiscation de la Justice gabonaise.

Militariser obligatoirement les enfants des Gabonais lambda pendant que certains barons du pays enverront leurs enfants jouir de leur jeunesse à l’étranger est injuste. Les Gabonais ont suffisamment souffert. Prendre leurs enfants pour les militariser ne me semble pas une décision juste. C’est à ces mêmes enfants que l’on a souvent refusé des postes de responsabilité dans l’administration publique à cause du népotisme viscéral du Parti Démocratique Gabonais.

Le seul endroit où nous devons enseigner à nos enfants la discipline, c’est à l’école. L’école gabonaise était malheureusement le dernier souci du Parti Démocratique Gabonais. Tout était fait pour détruire le système éducatif gabonais : les enseignants recrutés et non affectés durant plusieurs années ; les enseignants sortant de l’École Normale Supérieure du Gabon dont on retardait les affectations pour des raisons inexplicables ; la suppression des bourses pour les enfants des Gabonais dans les lycées et collèges ; la suppression des transports scolaires ; la promotion de la tricherie et l’incompétence par les nominations fantaisistes des pédégistes et des parents comme directeur d’école, surveillant, intendant, censeur, proviseur, directeur d’académie provincial et ministre. Il suffit de voir comment certains proviseurs ont réagi à la gratuité de la scolarité initiée par le CTRI pour comprendre qu’ils étaient de véritables disciples de Ian Ghislain Ngoulou et Noureddine. Ils disent aux parents qu’ils n’ont pas d’argent pour commencer l’année scolaire 2023-2024. Ils ont pourtant reçu le budget des établissements. Qu’ont-ils fait de ces millions ? Voici une question que le CTRI doit poser à ces proviseurs. 

Il faut donc comprendre que le Gabon est par terre parce que nous n’avons jamais misé sur l’éducation. Et ce monde nous a prouvé que tous les pays développés qui assurent le bien-être de leurs populations ont d’abord misé sur l’éducation. Aucun pays ne s’est admirablement développé grâce au service militaire obligatoire. L’Allemagne n’est pas première en Europe grâce au service militaire, mais grâce à la qualité de son éducation ; grâce à la qualité de sa formation. Ce n’est pas la conscription qui a rendu les Américains premiers du monde ? Les Américains n’ont pas marché sur la lune grâce au service militaire obligatoire, mais grâce à une éducation et une formation fiables. En 1983, le End Conscription Campaign est créé en Afrique du Sud (campagne pour la fin de la conscription). Les Sud-Africains ont refusé le service militaire obligatoire. Quelle est la place de l’Afrique du Sud sur le continent africain aujourd’hui ? Elle est première. Elle est première du continent sans le service militaire obligatoire. Elle est la première grâce à la qualité de son éducation et sa formation : ses universités se placent parmi les meilleures du monde. Nous parlons d’un pays qui a traversé l’enfer de l’apartheid. Pourquoi le Gabon veut-il retourner à l’âge de pierre ? Voulons-nous former les citoyens des années 70 ou 80 ? Quelle guerre préparons-nous ? Pourquoi le CTRI veut-il retourner vers les vieilles méthodes qui n’ont rien apporté de bon en dehors de la dictature ? Le CTRI doit maintenant parier sur l’éducation des citoyens et non sur une militarisation de la jeunesse gabonaise.

En outre, les pays qui pratiquent encore le service militaire obligatoire sont gouvernés par une pensée unique. Quels Gabonais voulons-nous former ? Est-ce un Gabonais qui obéit aveuglément aux ordres ? N’est-ce pas ce qui a entraîné le chaos dans ce pays ? Les Gabonais ont obéi aveuglément à la famille Bongo pendant des décennies. Nos forces de défense nationale étaient également soumises aux ordres du Système Bongo-PDG jusqu’à leur refus du 30 août 2023. N’avaient-elles pas déjà fait le service militaire obligatoire en 2009 et en 2016 ? Il a cependant fallu attendre 2023 pour que nos forces de défense prennent leur responsabilité. Le pays a besoin d’une armée forte, professionnelle et patriote. Ce n’est pas la tâche des civils. 

Les populations civiles n’ont pas besoin d’un service militaire obligatoire pour prouver leur patriotisme. En 2009 et 2016, ils ont montré qu’ils n’avaient plus l’intention de se laisser faire. Ils sont sortis dans les rues sans armes. Il faut du courage pour cela. malheureusement, personne ne parle de ce courage des Gabonais. D’ailleurs, le CTRI n’a jamais rendu hommage à ces Gabonais qui sont tombés en 2009 et en 2016. Ces Gabonais qui ont pris leur responsabilité durant ces deux périodes n’ont jamais fait de service militaire obligatoire. Ils ont pourtant prouvé qu’ils aimaient leur pays. D’où vient donc cette idée qu’il faut faire un service militaire obligatoire pour être un patriote ? 

Un service militaire volontaire aurait certainement moins défrayé la chronique, mais parler d’un service militaire obligatoire en temps de paix ne peut que créer la psychose et laisser croire à une nouvelle forme de dictature. Le service militaire obligatoire est une décision extrême qui a cours dans des pays en proie à la menace militaire ou à la guerre.  

S’il faut obliger des gens au service militaire, tournons-nous du côté des pédégistes qui ont pillé le pays. Nous connaissons les coupables. Ce n’est pas aux enfants des pauvres de payer pour les crimes du PDG. Aucun parent ne veut voir son enfant, futur chirurgien, aller se casser un doigt dans un service militaire obligatoire. Il ne faut pas perdre de vue que nous demeurons dans une transition militaire dont la finalité est de remettre le pouvoir aux civils. Dès lors, qu’est-ce qui justifie le service militaire obligatoire ?

Ajoutons que le service militaire obligatoire ne garantit pas le retour aux bonnes mœurs. C’est mal connaître la nature humaine. Il suffit de regarder le racket mené impunément par les agents des forces de l’ordre dans les carrefours pour comprendre que le service militaire ne garantit pas de former des citoyens dignes, intègres et disciplinés. Le monde des forces de l’ordre est aussi gangrené par les mauvaises pratiques qui ne font pas honneur à la patrie : l’abus d’autorité, le racket, la corruption, etc. Ces agents ont pourtant fait le service militaire ! Qu’est-ce qui cloche alors ? Le service militaire obligatoire ne règlera pas le problème d’indiscipline.

Nous avons salué la prise du pouvoir par le CTRI. Nous sommes bien heureux de constater que l’hémorragie financière dont souffrait le Gabon a été stoppée par le CTRI. Nous devons maintenant regarder vers l’avenir, car le pays est en retard. Exhumer les vieilles méthodes délaissées par les autres ne fera que nous retarder dans cette marche vers la félicité. Le service militaire obligatoire n’est pas une solution à l’indiscipline de certains Gabonais, mais un frein pour l’avenir du pays : il s’agit d’un projet budgétivore dans un pays déjà surendetté et qui manque de tout. Consacrons l’argent du service militaire obligatoire à la recherche de l’autosuffisance alimentaire et à l’amélioration du système éducatif gabonais. Tous les pays développés ont compté sur l’éducation et la formation des citoyens. C’est en restaurant le système éducatif gabonais « que le temps heureux rêvé par nos ancêtres » arrivera. C’est en restaurant le système éducatif gabonais que nous assurons le développement du Gabon.

On dira sans doute que N’zassy parle trop. Personne ne voit ses frères se diriger vers le feu sans leur demander de prendre garde. Le service militaire obligatoire est une boîte de Pandore qu’il est préférable de garder fermée.