On me reproche très souvent de voir bleu quand les autres voient jaune. Cependant, l’analyse d’une situation ne peut se limiter aux causes qui paraissent évidentes à nos yeux. L’assassinat de la jeune étudiante gabonaise Jeannah Danys Dinabongho Ibouanga en Turquie n’est pas le seul cas enregistré ces dernières décennies en terre étrangère. Quelles sont les causes profondes de cette infamie ?

La première cause de la perte de nos étudiants à l’étranger se trouve à l’intérieur de nos murs. En effet, c’est au Gabon qu’il faut chercher les raisons de la perte de nos enfants à l’étranger. L’état de nos universités constitue la première cause des malheurs des familles endeuillées. Dans deux articles précédents, nous avons indiqué qu’il n’y avait aucune université gabonaise dans le top 200 des universités africaines. C’est dire que l’Université Omar Bongo, principale université du Gabon se range parmi les dernières du continent. Le problème de compétitivité est donc l’une des causes qui poussent les parents gabonais à se tourner vers les universités étrangères dont la réputation est relativement bonne dans certains cas. Ici, ce sont les compétences de nos enseignants qui sont pointées du doigt. L’augmentation des frais de scolarité n’a rien arrangé. Loin d’avancer, cette université a d’ailleurs régressé avec la fermeture de son campus. 

Dans le même élan, la bibliothèque universitaire présente dans l’enceinte de l’Université Omar Bongo joue le rôle d’épouvantail, car il s’agit surtout de donner l’illusion d’avoir une bibliothèque. Les recherches sont essentiellement menées grâce à la bibliothèque de l’Institut Français du Gabon. Certains étudiants se souviendront encore de ce devoir qui nécessitait l’ouvrage de Pierre Bourdieu, intitulé Les Règles de l’art. Ce livre n’existait pas dans la bibliothèque universitaire. Il n’y avait qu’un seul exemplaire à l’Institut Français à partager avec plus de deux cents étudiants. Le trio d’étudiants Rostano Mombo Nziengui, Brice H. Ngouangui et Arnaud N’zassy se souviendra peut-être de la stratégie qu’il avait adoptée pour garder ce livre le temps du travail. L’intelligence ne suffit pas pour avoir le niveau à l’Université Omar Bongo puisqu’il faut aussi employer la ruse. L’absence de matériel didactique dans les universités gabonaises est un problème qui perdure. Certains enseignants empreints d’humanité sont parfois obligés de prêter leurs livres aux étudiants. Qui doit fournir ce matériel ? Ne parlons même pas des effectifs pléthoriques de l’Université Omar Bongo ! Comment étudier dans de telles conditions ? C’est une raison de plus pour envoyer nos enfants étudier à l’étranger.

À ces raisons, il faut ajouter les salaires misérables des citoyens gabonais. Les fonctionnaires gabonais reçoivent majoritairement un salaire de survie. Autrement dit, un salaire qui leur permet de vivre une partie du mois. Ces salaires n’ont malheureusement pas suivi la même ascension que le coût de vie en milieu urbain comme en milieu rural. En revanche, les revenus des élus politiques et certains postes contrastent amèrement avec les salaires des autres fonctionnaires qui se tuent à la tâche. À cause de cette injustice, les familles gabonaises n’ont pas d’autre choix que d’envoyer leurs enfants dans des universités de seconde zone. Nous savons où se trouvent les bonnes universités. Avec une population aussi faible et des richesses aussi grandes, chaque Gabonais aurait dû avoir les moyens d’envoyer ses enfants étudier dans les meilleures universités du monde. Fuyant les mésaventures de l’Université Omar Bongo, nos enfants sont obligés d’étudier au Maghreb et dans des pays qui considèrent les Africains subsahariens comme des sous-hommes, voire des animaux. 

Jeannah Danys Dinabongho Ibouanga

Terminons en soulignant que notre diplomatie est également responsable des malheurs qui accablent les étudiants gabonais. En dehors de l’Afrique du Sud et, dans une moindre mesure, le Nigeria, les pays subsahariens peinent à imposer le respect aux autres nations. Ces pays sont prêts à offrir leurs richesses à toutes les nations qui leur manquent de respect. Que vaut le passeport gabonais ? Rien. Rien face au Maroc. Rien face à la France qui vit pourtant de nos ressources pétrolières et minières. Que vaut le passeport gabonais face à l’Inde ? Rien. Cependant, nous sommes prêts à enrichir ces nations qui ne respectent pas nos enfants. Quelle autorité politique gabonaise aura un jour le courage de dire à ces pays « nous ne traiterons plus avec vous tant que nos citoyens sont considérés comme des moutons que n’importe qui peut égorger à sa guise dans vos pays » ? En continuant de donner nos richesses à des peuples qui nous méprisent, des peuples racistes, la vie d’un Gabonais à l’étranger ne vaudra pas mieux que celle d’un poulet.

Il faut être clair : les véritables causes des assassinats de nos enfants étudiant à l’étranger sont d’abord endogènes. Les autorités politiques sont les premiers responsables de ces assassinats. Le système universitaire gabonais est à refaire. Hier, c’était Wilfried Mebiame (en France), Lévy Marcel Nguema (en France), Axel Prince Obame Wagna Bibang (au Maroc), Ketch Oboro (en Russie)… Aujourd’hui c’est Jeannah Danys Dinabongho Ibouanga dans la ville turque de Karabük. Demain, ce sera un autre de nos enfants. Tant que des améliorations ne seront pas apportées à la vie de la jeunesse gabonaise, le pire est à venir.