(Rédigé par Arnaud N’zassy)
Les effectifs pléthoriques dans les écoles, les collèges et lycées du Gabon demeurent un problème grave au regard des conséquences qui en découlent. Que l’on soit à Libreville ou dans les autres villes du Gabon (Port-Gentil, Lambaréné, etc.), le constat reste le même : trop d’élèves dans les classes. Certaines classes atteignent 100 élèves ou plus. Le problème persiste même si l’État gabonais a décidé d’envoyer les écoliers dans des structures privées comme le Lycée Privé de Nzeng-Ayong Fondation Mbélé. En attendant qu’une solution viable soit trouvée, les effectifs pléthoriques drainent leurs lots de conséquences funestes pour notre système éducatif. Quelles sont ces conséquences ?
La première conséquence que nous pouvons relever est l’absence de suivi personnalisé dans les classes. Comment contrôler les cahiers de 100 élèves sans prendre une bonne partie du temps consacré au cours ? À moins de vouloir perdre tout son temps, on jette un ou deux regards furtifs çà et là, puis on poursuit le cours. Si vous tenez à vérifier les cahiers pour voir qui n’a pas effectué ses exercices de maison, vous êtes bien obligé de sacrifier une partie du cours (pour ne pas dire tout le cours). Il faut en plus trouver le moyen de passer entre les tables exagérément resserrées. Parfois, il n’y a carrément pas d’espace pour circuler. Il devient donc impossible pour l’enseignant de suivre raisonnablement chacun de ses élèves.
La première conséquence entraine inéluctablement d’autres : la fainéantise et l’absentéisme des élèves. En effet, l’élève sait que l’enseignant n’aura jamais le temps de contrôler tous les cahiers. Il peut aisément choisir de sombrer dans la paresse. Il peut même se permettre d’être absent au cours parce que l’appel n’est pas régulièrement fait. Les enseignants qui s’aventurent à faire l’appel perdent un temps précieux pour les étapes du cours. Ils sont face à un dilemme : s’ils font l’appel, ils perdent un temps qu’ils ne rattraperont pas ; mais s’ils ne le font pas, ils ne pourront pas enregistrer les absences. Beaucoup de lycéens profitent de cette situation pour paresser et fuir les cours.
Par ailleurs, les effectifs pléthoriques ont un impact négatif sur le système d’évaluation. Comment concevoir et corriger un devoir de 120 élèves ? Lorsque l’enseignant se retrouve avec trois ou quatre classes pléthoriques, corriger les copies devient un parcours du combattant. Beaucoup n’ont pas d’autres choix que de privilégier les devoirs de groupe (deux, trois ou quatre élèves par copie). La remédiation devient hypothétique quand on doit reprendre un devoir avec un effectif de 120 élèves. Quant aux interrogations, on préfère ne pas y songer. L’enseignant est obligé d’adapter ses évaluations en fonction de l’effectif s’il ne veut pas ruiner sa santé.
La violence dans les classes est une conséquence supplémentaire. Comment contrôler une classe de 100 élèves ? Cela reste un défi hebdomadaire pour l’enseignant qui voit parfois des boules de papier survoler des têtes en classe (quand ses élèves sont suffisamment gentils pour ne pas le pilonner dès qu’il a le dos tourné). La proximité excessive engendrée par les effectifs pléthoriques émousse la patience des élèves qui sont chahutés par d’autres. Le cadre est propice pour des frictions tous azimuts.
En outre, la santé de l’enseignant est mise à mal. Le chargé de cours qui corrige continuellement un nombre de copies déraisonnables expose sa vue. Gardons à l’esprit l’exemple de la dissertation littéraire en terminale. Nous avons deux enseignants : (A) et (B). Nous sommes au premier trimestre. Les deux enseignants doivent corriger un devoir de dissertation littéraire. Le premier (A) tient une classe de 40 élèves. Le second (B) tient une classe de 120 élèves. Pour une dissertation littéraire, ils doivent lire environ 4 pages par copie (même si certains élèves très inspirés ajoutent un intercalaire). L’enseignant (A) doit lire et corriger 40 x 4 pages. Ce qui donne un total de 160 pages. Pour ce même devoir, l’enseignant (B) doit lire et corriger 120 x 4 pages pour un total de 480 pages. Si les deux enseignants proposent 3 évaluations au premier trimestre, nous aurons donc 3 x 160 pages pour (A) et 3 x 480 pages pour (B). Ce premier trimestre, (A) aura donc lu et corrigé 480 pages (moins de 500 pages). Quant à (B), il aura lu et corrigé 1440 (près de 1500 pages). Quand on connait l’écriture de bon nombre de nos apprenants, on comprend aisément que les problèmes de vue ne se feront pas attendre. Rappelons que l’État gabonais ne prend pas en charge gratuitement les soins d’ophtalmologie auxquels sont confrontés les enseignants : renouveler une paire de lunettes n’est pas facile lorsqu’on a une famille à nourrir et des enfants à scolariser.
À ces malheurs, il faut ajouter le surmenage. Personne ne peut travailler consciencieusement avec ces effectifs pléthoriques sans y laisser des plumes. Combien d’enseignants se retrouvent épuisés, éreintés, anéantis après les premiers mois de cours ? Combien marchent avec des migraines indéfinissables ? Pour beaucoup, Noël n’est plus le moment de profiter des vacances en famille, mais celui de se rétablir, de soigner les plaies engendrées par les effectifs pléthoriques.

Terminons par un problème dont on parle très peu. L’enseignant n’est pas Superman. Il n’est pas un surhomme. C’est un homme ou une femme qui vit en société comme tout le monde. Il est en couple comme tout le monde. Il a des enfants comme tout le monde. Que se passe-t-il si une épouse lit et corrige 1500 pages de dissertation littéraire lorsqu’elle doit s’occuper de son époux et ses enfants ? Que se passe-t-il si un homme passe des journées et des nuits entières à corriger 1500 pages de dissertation littéraire lorsqu’il doit s’occuper de son épouse et ses enfants ? Les effectifs pléthoriques créent des problèmes au sein des couples. L’enseignant est un fonctionnaire dont le travail commence à domicile, se poursuit en classe, puis de nouveau à domicile, etc. Des tensions naissent dans les foyers quand ce travail est exagérément volumineux. Certains enseignants ne trouvent plus suffisamment de temps pour suivre la scolarité de leurs enfants. Il faut alors choisir entre conscience professionnelle et responsabilité familiale.
L’enseignement est sans doute l’un des plus beaux métiers du monde. Beaucoup arrivent dans ce métier avec une conception poétique du monde de l’éducation. Or, la réalité est souvent une belle douche froide. Nombreux s’enlisent dans la désillusion parce qu’ils n’étaient pas préparés. Le désir d’abandonner le métier accompagne souvent cette déception. Le problème des effectifs pléthoriques dans les classes du Gabon est une urgence, car il faut sauver les enseignants habités par la vocation. Ces effectifs altèrent considérablement l’efficacité de l’enseignant et exposent sa santé, voire sa vie familiale. Les élèves font les frais de cette situation pénible. Il devient urgent de régler ce problème.
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